Au menu de cette lettre : une ribambelle de rendez-vous + une playlist + mes livres préférés de la rentrée (pour l’instant)
Mais d’abord…
SIGNONS CETTE PÉTITION POUR DES ÉTÉS ENCORE VIVABLES

Après l’été de cauchemar que nous venons de traverser (et comme dirait l’autre mais qui aurait pu le prédire ? Et bien les écologistes depuis 40 ans) nous aurions pu espérer que tout le monde sorte du déni de la catastrophe climatique et reconnaisse enfin la nécessité vitale de freiner l’expansion des énergies fossiles et l’augmentation des gaz à effet de serre. Que nenni mes amis ! Quelle naïve je fais !
Même dans un pays qui brûle, le plus urgence pour une partie des responsables reste encore de persécuter les femmes musulmanes (avec un nouveau débat sur l’interdiction du voile dans l’espace public lancé par le RN). Pour une autre, la priorité c’est de nous faire toujours plus trimer, alors que de réputé·es chercheureuses en économie viennent de démontrer que pour garantir un niveau de vie soutenable pour tous et pour la planète, il était non seulement possible mais nécessaire de se limiter à 25h de travail par semaine.
Les personnes raisonnables, elles — scientifiques, activistes et associations de défense du vivant — sont inconsolables mais ont quand même mis au point une LOI D’URGENCE POUR LE CLIMAT : prenons deux minutes pour les soutenir.
QUE LIRE DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE ?
Comme à chaque rentrée, si on aime lire, comment faire son choix entre les centaines de romans qui déferlent en librairie ? L’année dernière je vous avais expliqué comment avec deux amix, nous jouons pendant des heures à “grediner” les nouveaux romans: nous lisons à haute voix et à l’aveugle plein de textes pour choisir ceux que nous continuerons. Comme on peut pas en lire 461, pour constituer notre liste nous photographions les tables des librairies, examinons les critiques des journaux, épluchons la liste complète des parutions par maisons d’édition (tout le protocole est là) et nous en gardons une vingtaine.
En attendant notre impitoyable Journée de la Gredinerie, cet été je me suis concentrée sur les parutions féministes de la rentrée. Voici les quatre livres que j’ai préférés pour l’instant, sans ordre particulier : Tuer le vieux, de Daria Marx (Flammarion) ; La Dernière des Wilberforce, de Julia Kerninon (L’Iconoclaste) ; Une réponse, de Iris Brey (Les Liens qui Libèrent) et Viser juste, d’Adèle Haenel (L’Arche).
Je ne pourrai pas vous recommander ces livres si je n’admirais pas les langues de ces quatre autrices, qui sont à l’évidence quatre grandes lectrices. D’ailleurs Iris Brey a choisi de tresser son texte avec les citations d’autres autrices. Elles ont toutes travaillé leur écriture, sans se la jouer écrivaine torturée. Ce n’est pas une surprise : je sais par exemple que vu ce qu’iel balance dans les textes de sa newsletter “Gros Plan”, nous étions nombreux à attendre le premier roman de l’activiste anti-grossophobie Daria Marx. Ou celui de la comédienne Adèle Haenel — car qui peut oublier sa façon si particulière, tranchante et poétique, de s’exprimer à l’oral ? Quant à Julia Kerninon pour moi elle est une artisane d’élite, comme une compagnonne du devoir de la littérature (ça fait vingt ans qu’elle passe le plus clair de ses jours à lire, traduire et écrire… tout le savoir-faire acquis à force de travail se sent dans le texte si fluide, comme les mouvements apparemment aisés des danseuses sur scène, — d’ailleurs je ne rate jamais non plus un numéro de sa newsletter, Sur le fil).
L’autre point commun de ces livres c’est que tous leurs personnages se débattent avec les conséquences des violences sexuelles. Comment survivre, comprendre, se venger, réparer ? Quoi, encore ?!
Oui, et alors ? Les violences sexuelles sont partout, comme l’amour, la mort, la guerre et la famille : on ne va jamais arrêter d’écrire dessus. Par la force de la prise de conscience collective et des chemins ouverts par les autres, des histoires impensables deviennent enfin racontables. Il y a toujours de nouveaux liens à articuler et des “zones grises” qui attendaient qu’on les éclaire.
Ainsi Daria Marx veut “Tuer le vieux” qui faisait passer sa violence pour des soins d’hygiène. Iris Brey ose chercher les liens entre l’inceste et son choix du lesbianisme. Adèle Haenel “zoome et dézoome” sur la perversité infligée par ce pygmalion de réalisateur avec la complicité d’une partie de la famille, celle de sang et du cinéma. Chez Julia Kerninon, la violence sexuelle sourd et suinte de tous les personnages, comme l’eau qui entoure la fête où se dénouera le drame de La Dernière des Wilberforce.
On peut se dire qu’on a pas envie de lire encore des textes sur les violences sexuelles — je comprends — mais laissez-moi vous parler de ce qui circule aussi dans ces textes : de grandes amitiés… C’est à dire des liens par lesquels on peut espérer se décontaminer un peu de toute la toxicité des violences.
HEUREUSEMENT IL Y A LES AMIES, DANS LA VIE ET DANS LES LIVRES
Dans La Dernière des Wilberforce, Diane et Eva sont deux jeunes mères qui se retrouvent chaque été sur une presqu’île sauvage avec leurs familles : “Quand elles s’asseyaient face à face ou côte à côte, même sans se parler, elles avaient l’impression de se boire mutuellement à la paille, de se laver à grande eau, d’enfin comprendre quelqu’un.” L’une gère seule un hôtel, l’autre se coltine un mari décevant - leur amitié les sauve, et leurs enfants deviennent si proches qu’on les surnomme “les jumeaux cosmiques”. Avant les grands malheurs qui les frapperont (et que je ne peux pas trop détailler, lisez le roman),“elles se parlaient de tout et de rien en supervisant les jeux sur le sable, et puis d’un coup elles vissaient leurs yeux dans ceux de l’autre et échangeaient des choses essentielles, qui bouleversaient immédiatement et durablement leurs vies”. Même après des années de silence, c’est aussi par leur amitié que le drame trouvera une résolution (un crime parfait) — car Julia Kerninon n’a pas qu’une belle plume, elle est aussi une remarquable architecte d’intrigues.
Dans la Réponse d’Iris Brey, un texte d’auto-théorie (elle théorise à partir de sa propre histoires) ses amies, et la culture lesbienne, sont essentielles à sa libération ; c’est avec elles qu’elle peut enfin devenir qui elle est, trouver la force de sortir du silence et de l’hétéropatriarcat. Comme elle l’explique dans un entretien dans Vogue, “quand tu es une femme hétérosexuelle, on te coupe beaucoup de tes amitiés féminines. On relègue ça aux soirées entre filles. Aujourd’hui, les soirées entre filles, c’est devenu toute ma vie. »
Si la narratrice de Tuer le Vieux ne parvient pas à sauver Elise, sa grande amie, son “double maléfique”, ensemble elles sont aussi été “invincibles”. Elise la faisait “hurler de rire” ; avec elle, elle a “l’impression d’apprendre à respirer.” Sans le souvenir d’Elise, aurait-elle entrepris toute cette route tendue vers la confrontation de son tortionnaire de grand-père ?
Et dans Viser Juste, c’est Grace, une fille dans son cours de philosophie au lycée, qui va sauver “la fille au banc” qu’on devine être Adèle Haenel, enfermée dans un couple abrutissant avec un tocard de son âge. Dans une scène en apesanteur, Grace confie qu’il lui est “arrivé la même chose” avant de poursuivre : “Je me suis fait cette promesse à moi-même que plus jamais personne ne penserait à ma place. Parce qu’ils m’ont trop embrouillée avec leurs mensonges pour justifier leur violence. Parce que j’ai envie de vivre.”
Et elle ajoute : “Tu sais, même si personne nous l’enseigne, aimer ça s’apprend. C’est pas facile, mais c’est faisable.”
Je ne suis pas sûre qu’il y a vingt ou même dix ans nous avions autant de consistantes histoires d’amitiés féminines à lire (ou d’amours, mais c’est toujours le même continuum lesbien, selon le concept de la philosophe Adrienne Rich : “les multiples formes de rapports intenses et privilégiés entre femmes » qui instituent entre elles « un soutien pratique et politique »).
Que les amies prennent de plus en plus de place, ça aussi, c’est on le doit aux luttes féministes — et LGBT. Je me réjouis donc que la députée LFI Clémence Guetté propose dans son essai “Pour une politique de l’amitié” d’étendre aux amis les droits accordés aux membres de famille (d’hériter, de prendre un congé en cas de maladie, etc…).
Libération en a fait une bien belle une la semaine dernière :
Dans le dossier du journal j’ai retrouvé l’histoire de ce groupe de six amies qui m’ont écrit cet été pour me faire-part de leur “amiage” : comme une fête de mariage mais entre amies, avec leurs familles et leurs parents, à “se faire passer les alliances par nos daronnes, chanter, danser, rire jusqu’au bout de la nuit et se souvenir, ensemble, que ces liens méritent eux aussi leur fête”. Elles disent qu’elles se l’étaient promis en m’entendant dire dans Le Coeur sur la table que nos plus belles histoires d’amour nous étions peut-être déjà en train de les vivre, pas avec des princes charmants mais avec nos amies…
J’ai lu leur lettre en revenant de trois semaines paradisiaques avec mon amoureux et mes amies dans une maison louée au bord de la Loire, où nous avons commencé nos recherches pour trouver l’endroit où cultiver des légumes et une autre façon de vivre, d’abord en vacances et puis un jour pour de bon. Et comme dans ces quatre livres que je vous recommande, si nous rions, nous dansons, nous nous embrassons, ce qui nous lie vient aussi des vérités que nous avons pu affronter ensemble sur les violences sexuelles, et de l’expertise pratique que nous en avons tirée — sur comment esquiver la domination, sur les cicatrices, le trauma et l’art des réparations.
Comme le formule Adèle Haenel dans Viser Juste, si elle a pu prendre enfin la parole sur ce qui lui était arrivé c’est grâce à ces amitiés dont elle “porte la trace dans l’inflexion d’un comportement, la tournure d’une phrase, le goût pour une chanson, l’intérêt pour une question. Rencontrer ces amies avec qui construire un espace dans lequel pouvoir se remettre en mouvement est pour moi, enfin, une définition pleine de l’amour. Sur les cadrans de la Rome antique il était écrit : « sans soleil, je suis silencieux ». Eh bien l’amour c’est ça, ce soleil qui m’exprime, la chaleur transparente qui me donne la force d’oser vivre ma vie, le souffle nécessaire à ma voix pour former le son avec lequel je pourrais prendre la parole et commencer à dire.”
» Si jamais on lance bel et bien ce book club, y’a-t-il un de ces livres dont vous voudriez qu’on discute ? Dites le en commentaire !
AGENDA : OÙ SE RETROUVER EN SEPTEMBRE ?
(très souvent à Paris mais aussi en ligne !)
[dans le poste] Ce dimanche (le 6 septembre) je serai dans la première de La Dernière sur Nova ! Quand j’ai reçu un message de Guillaume Meurice cet été (“salut Vivi…”) (c’est bien la seule personne que j’autorise à m’appeler Vivi), j’ai fait semblant de réfléchir deux minutes et avant de taper frénétique Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !
(L’enregistrement est complet mais si vous êtes abonné·e et rapide à m’écrire je peux peut-être vous mettre sur liste :))
[à la manif] Rendez-vous tous les lundis soirs dès le 7 septembre devant tous les tribunaux de France. On ne pardonne pas la mort de Lyhanna, surtout après les scandales révélés cet été de milliers de “dossiers fantômes” et du délabrement général des services d’enquête de notre pays. Le combat pour la fin des violences contre les femmes et les enfants doit continuer : mettre la pression c’est la seule façon d’espérer obtenir quelque chose (apportons nos casseroles, il s’agirait pas de se casser la voix).
[en direct dans votre app] L’un des trucs que je trouve le plus chouette dans cette newsletter c’est qu’elle nous donne des occasions de nous rencontrer et d’échanger : rendez-vous dans votre appli Substack ce lundi 7 à 21h pour le live de la rentrée ! On discutera de ce qu’on lit, de comment on se sent et de ce qui nous préoccupe (sans se coucher trop tard). J’ai aussi envie de lancer un book club mais je voudrais votre avis d’abord. Vous venez ?
[à la brocante] Après avoir été prises de communes frénésies de rangement avec mes copines on a réservé trois mètres pour vendre nos frusques, nippes et autres brols — venez donc nous dire bonjour :) (Dimanche 13 septembre à Bastille)
[en parlant de musique] Samedi 19 septembre à 16h, j’enregistre une conversation en public avec de fines fleurs de la musique actuelle (Marguerite ! Camille Yembé ! Kalika !) au théâtre du Châtelet pour la journée Toutes sur Scène
… si vous n’avez pas de places, consolez-vous car la journée sera riche en événements féministes, avec le festival du journal Le Monde et surtout le Read&Shine, festival féministe et antiraciste à la Gaîté Lyrique
[encore en manif] Vous vous souvenez de la terrifiante loi sur le “permis de tuer” des policiers? Elle est passée à l’Assemblée en septembre et sera discutée au Sénat en octobre. D’ici là montrons avec nos corps que nous ne sommes pas d’accord : rendez-vous Dimanche 20 septembre dans la rue, avec Amnesty, La Ligue des Droits de l’homme, Amnesty, Justice pour Adama, Save, le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des Avocats de France et Flagrant Déni
PLAYLIST “ALLEZ C’EST LA RENTRÉE…”
… disponible sur votre plateforme d’écoute préférée, Youtube, Deezer, Qobuz.
Avec dedans encore quelques morceaux d’été juteux (“mange des tomates, mon amour !”), des ordres électroniques (“work work work work !!!”), des lamentations solitaires (“pâle septembre, comme il est lourd ce ciel sans cendres”), des invitations enfantines (“siffler en travaillant”), et l’irrésistible Jacqueline Taïeb qui depuis 1967 râle qu’il est sept heures du matin et hésite entre mettre son shetland rouge ou son shetland bleu…
J’espère que ce collier de chansons fait à la main vous amusera. Comme d’habitude j’essaie de mélanger les styles et les époques, en prêtant attention aux nouveautés, comme celle sortie il y a cinq jours de Yerai Cortès mon idole flamenco (“comare!”) et du prodigieux Oscar et les Vacances (“Seum seum”) dont je vous reparlerai bientôt (son court-métrage musical m’a laissée bouche bée).
Je suis bien sûr curieuse de vos propres morceaux de rentrée : ne soyez pas timide comme au premier jour du collège, filez-nous un écouteur dans le bus (et des liens en commentaires) !
Je vous laisse, je crois que je progresse : je ne suis presque pas en retard pour prendre mon train, direction Bordeaux pour raconter aux étudiant·es fraîchement arrivé·es “Tout ce que j’aurais aimé savoir sur les violences sexuelles avant d’entrer à Sciences Po”… avant de retraverser le pays ce soir à trois cent kilomètres heures, et puis Paris après minuit sur ma fidèle monture, Blondie (parce qu’avec son cadre bleu pailletté ma bicyclette ressemble à une star des années 80 — ouh ouh, aaah aah.)
Victoire







Un book club 🎉
Un book club ! oui !