Comment réparer sa relation avec sa mère (si on en a envie)
Une vague de productions simultanées sur un sujet qui peut retourner le ventre
Par un fascinant phénomène de prise de conscience collective qui s’observe souvent dans le mouvement féministe, j’observe que sont à nouveau en train d’éclore quasiment en même temps des articles, livres, posts et podcasts sur le même sujet : les relations mères-filles. Ce n’est pas qu’on se copie ; c’est que nous apprenons toutes en mêmes temps, par capillarité, par discussions, par transformation du terreau de nos lectures, écoutes, militances. Il semblerait que les prises de conscience se fassent de façon quasiment synchronisées, entre personnes qui ne se connaissent pas forcément.
Ainsi, entre autres exemples, en 2017 sont arrivées les sorcières et la dénonciation du harcèlement sexuel au travail (le mouvement Me Too), en 2021 la remise en question des relations amoureuses hétérosexuelles, en 2022 la révélation de l’ampleur de l’inceste. Et maintenant est venu le temps de nous exprimer sur les violences infligées aux enfants, parfois par leurs mères.
Comme si toutes les mouvements de réflexion précédents nous avaient rendu suffisamment lucides sur la compréhension des violences machistes pour ouvrir la bouche sur celles qui nous ont été infligées enfants (violences adultistes, donc) par celles dont nous attendions le plus d’être protégées.
Le moment est venu, parce que nous avons assez avancé dans la réflexion sur les violences de tenir ensemble la responsabilisation de celles qui les commettent, et la nécessité de ne pas les accabler avec des explications simplistes (comme si elles violentaient par méchanceté ou bêtise individuelle (c’est ainsi que le système patriarcal règle souvent le problème , du style ah oui les hommes sont violents mais c’est la faute de leurs mères : comment elles les ont éduqués, aussi !)).
Avant de plonger dans l’épisode de la semaine et des recommandations afférentes, sans oublier une invitation à un nouvel atelier, voici un point planning (je me trouve actuellement dans une maison pour travailler avec des amies, qui se moquent gentiment de mon obsession de la planification (car je demande six fois par jour ce qui est prévu)) :
OÙ NOUS RETROUVER DANS LES PROCHAINES SEMAINES ?
[POUR MANGER SUR L’EAU] Lundi soir (le 19 mai), je fais la commis de cuisine au festival culinaire et solidaires “Cheffes”: 800 participant·es, 10 stands, un menu en 5 temps (option Végé), un prix abordable, une qualité gastronomique ! Venez, c’est sur la péniche la Mazette à Paris (et c’est aussi dimanche).
[POUR APPRENDRE ET RIGOLER ] Le Culture Fest c’est l’occasion de croiser vos créateurices de contenus préférés — moi j’y serai pour une carte blanche sur notre podcast des luttes victorieuses “Et Parfois On Gagne”, samedi 29 mai aux Dock B à Pantin, il reste quelques places
[POUR PLEURER DANS LE NOIR] Venez avec vos amies vous serrer les mains d’émotion devant la sororité de “Annie Colère”, le chef d’oeuvre de Blandine Lenoir projeté dimanche 31 mai à 11h au MK2 Quai de Loire. C’est la dernière séance de mon ciné-club “Et Parfois On Gagne” (oui c’est encore à Paris désolée).
[POUR APPRENDRE A POSER VOS LIMITES] Néo-tantra : les 6 et 7 juin, j’organise une journée de découverte, en mixité ou non (plus d’infos à la fin de cette lettre) (encore à Paris mais Colette l’instructrice donne des ateliers en Ariège !).
Avez-vous souvent parlé de votre mère avec vos ami·es, votre famille ou votre psy?

Avez-vous souvent parlé de votre mère avec vos ami·es, votre famille ou votre psy?
De mon côté, toutes les personnes dont je suis proche savent à quel point la relation avec ma propre mère s’est tristement boursouflée de discussions sourdes et de cauchemardesques procès. Un midi d’automne en 2023, j’étais donc en train de livrer quelques détails de ma saga familiale à mon amie Claire Richard, lors d’une balade sur les hauteurs de Belleville, où nous mêlons préoccupations personnelles et professionnelles.
De son côté, entre autres projets, elle me confiait son envie d’explorer, peut-être pour un magazine, le concept de “matrophobie” (la peur des filles de devenir comme leurs mères). Je lui répondais que je rêvais que quelqu’un écrive ce livre dont je n’avais que le titre : “Pardonner à nos mères”.
Merveille ! Trois ans plus tard, le voici donc. Subtil et d’une forme originale, tissé de toutes les voix recueillies pendant son enquête, irrigué de la prodigieuse intelligence de Claire, il a déjà circulé entre les mains de plus de dix mille lecteurices. Je suis fière de publier ce texte dans notre collection “Les Renversantes”, car toutes les trois avec Karine Lanini, l’éditrice, nous savions bien qu’il était nécessaire : nous sommes si nombreuses à avoir souffert de la relation avec notre mère…
Si le titre accroche, il prête au malentendu : il ne s’agit en aucun cas d’une injonction à pardonner. Bien au contraire ! Grâce aux témoignages, Claire trace de nombreux chemins possibles entre la rupture totale et la réconciliation. Souvent il s’agit de rendre la relation habitable ; et parfois, comme nous l’a rappelé avec force d’une des témoins, venue à la librairie ce soir là : “ne pas pardonner, c’est ne pas trahir la petite fille que nous avons été. “
Mais d’abord, il faut “cartographier la blessure”, selon la formule de Claire. Car si chaque histoire est unique, les calamités qui affligent ces relations se ressemblent souvent. Elles suivent des territoires communs, qui ont pour la plupart échappé à la psychanalyse, qui, quand elle ne voit que des individus, nous empêche de comprendre les grands systèmes sociaux-politiques qui nous modèlent.
De mon côté, je m’efforce de composter le tas d’ordures qui a empoisonné la relation avec ma mère (formera-t-il un jour un terreau fertile ?), en admirant et en soutenant celles qui documentent ces blessures. Dans les réponses au questionnaire adressé à Claire, nous avons lu de nombreux récits de filles souffrant encore, des décennies plus tard, du traitement de leurs mères maltraitantes, physiquement, psychologiquement, et qui n’ont pas pu ou pas su les protéger…
La comédienne et documentariste Chloé de Broca s’y est attaquée courageusement dans son podcast documentaire en trois épisodes, “Le Mal de Mère” (produit par Louie Media, réalisé par Anna Buy).
Elle-même frappée, humiliée et insultée par celle dont elle dit qu’elle avait “l’amour furieux”, elle a questionné d’autres filles victimes pour remettre en perspective ces violences taboues (d’ailleurs tellement taboues que son travail a été je trouve très peu relayé dans la presse, injustement : c’est vraiment un travail d’une grande qualité).
J’ai beaucoup pleuré en l’écoutant, saisie par les témoignages mais aussi par la forme artistique choisie par l’autrice, notamment les passages où elle en appelle son “araignée noire”, incarnation de la mauvaise conscience de la fille, et de la transgression de cet ordre millénaire : tu honoreras ton père et a mère. Le coup de grâce est d’entendre à la fin de chaque épisode le démenti apporté par sa mère via son avocat : celle-ci nie toutes les violences et “explique avoir donné à sa fille une enfance heureuse et paisible”. On dirait la mienne.
Je vous conseille aussi, et comme toujours, d’écouter le podcast “Un podcast à soi”, avec ce double épisode que Charlotte Bienaimé a consacré aux relations mère-fille (sur Arte Radio).
Je compte aussi lire cette bande dessinée de Mathilde Ramadier et Laure Woestelandt, dessin de Maurane Mazars, parue chez Futuropolis cet automne, basée sur une immersion avec une pédopsychiatre dans un service de périnatalité à l’hôpital public.
En voyant le déferlement des productions sur la maternité vu par les filles, la réalisatrice Mai Hua a partagé avec moi son désir de créer “une fête/faites des mères” un peu spéciale pour réfléchir à comment nos mères se font aussi dans le regard de nous, les enfants.”
Mai Hua aimerait diffuser un cycle au cinéma, à partir de son documentaire “Les Rivières”, avec celui “d’Anne Aghion “Turbulences” (sur Arte), celui de Gaël Kamilindi parti rechercher les traces de sa mère décédée au Rwanda, ou encore Bye bye Tiberias de Lyna Soualem”… mais peut-être faut-il créer tout un événement consacré à la question ? Avec des cercles de paroles, des lectures, des performances ? N’hésitez pas à en parler avec elle, elle écrit aussi sur Substack. J’ajoute aussi le documentaire de Sofia Fischer, “Mères à perpétuité”, sur les mères infanticides, sorti il y a deux ans, visionnable ici.
Personnellement comme j’ai passé un peu trop de temps à mariner dans cet angoissant sujet, je vais continuer de gambader sur les chemins qui m’ont toujours consolée : ceux du plaisir, du corps, du mouvement, de la respiration et du collectif. C’est ainsi que je vous propose…
✨ UNE JOURNEE DE DÉCOUVERTE DU NÉO-TANTRA✨
Le samedi 6 et dimanche 7 juin, dans un studio de danse lumineux et confortable à Paris (encore et toujours, désolée !), nous allons passer une journée à faire plein d’exercices de consentement, de respiration, de mouvement, de toucher... ça s’appelle du néo-tantra, un nom sulfureux et qui prête à trop de malentendus, mais que nous avons choisi de garder pour des raisons expliquées ici.
En tissant pratiques somatiques, féministes, queer et spirituelles, Colette, instructrice en néo-tantra mènera les ateliers, avec deux assistant·es expérimenté·es. Elle vit en Ariège, où elle anime de nombreux stages, dont les participant·es reviennent enchanté·es.
On vous montrera toutes les pratiques, vous pourrez toujours dire non, à n’importe quel moment, sans vous justifier. D’ailleurs c’est l’un des grands intérêts de ces ateliers : apprendre à sentir et à exprimer ses limites ! Tous les corps sont les bienvenus (écrivez-moi pour les détails de l’accessibilité PMR). Je serai présente comme participante. Il n’y aura ni génitalité, ni nudité, ni sexualité.
L’atelier du samedi est ouvert à toustes, celui de dimanche est en mixité choisie (sans hommes cis). Nous vous conseillons de ne venir qu’à un seul des deux. Vous pouvez venir seul·e, avec un·e partenaire, vos ami·es... Aucune expérience préalable n’est requise.
Il reste une poignée de places.
Je vous laisse, je vais continuer à lire au bord de l’eau un essai qui me passionne :

… car entre la gestion collective et symbolique de nos excrétats (solides et liquides) et celle de notre violence, je suis convaincue qu’il y a des liens à mettre au jour. C’est obscur mais j’y travaille.
Bisous
Victoire








Lors de ton article précédent "Des héroïnes au printemps", j'avais déjà envie de laisser un commentaire, ce qui est un tour de force car je commente très très peu. Le commentaire prenait vie en moi hier, particulièrement sur la question du choix et de l'ambivalence face à la maternité. Et puis je lis ce nouveau texte, résonance directe !
En ce qui me concerne, l'ambivalence face à la maternité m'a habitée des années. J'ai avorté deux fois parce que je ne me sentais pas prête, d'abord parce que j'avais conscience que j'allais reproduire le schéma destructeur, ensuite parce que je ne voulais pas être liée au père à travers l'enfant, et surtout je ne voulais remplir le devoir vis-à-vis des grands-parents. Je me sentis seulement prête après 35 ans, alors que mon chemin personnel semblait plus apaisé, et que j'avais la sensation d'être avec la bonne personne et de pouvoir être accueillante pour un enfant. Mais patatra, 7 fausses-couches en 4 ans, un corps déglingué et un deuil qui a duré 13 ans, mais... la naissance d'un conte sur le sujet et le retour à l'essentiel. Bon, le prix est élevé, mais c'est mon chemin. Entre les injonctions sociétales qui continuent de dire sournoisement que tu n'est RIEN si tu n'es pas mère, et la relation mère-fille catastrophique (élargie à la relation parents-fille), la culpabilité a longtemps été collée à cette ambivalence. Oui, la rivalité fut toujours présente, mais bien moins que sa haine vis-à-vis de mon existence. Finalement, je me dis qu'être ambivalente est une peine supplémentaire plutôt que d'être claire sur son choix d'avoir des enfants ou pas.
Si, aujourd'hui, comme toi, je chéris aussi la liberté et le temps dont je dispose pour prendre soin de moi et de cette petite fille intérieure qui vécut l'enfer du désamour et de la maltraitance dans tous les sens, sache que non, tu ne m'agaceras pas (je ne parle que pour moi of course, mais je gage que d'autres partageront mon avis ;-)) et je ne te trouverai pas futile et paresseuse en nous écrivant du haut de ton adolescente intérieure. Hi hi hi.
Je ne suis pas encore parvenue à redresser le cataclysme que ces épisodes ont provoqué dans ma vie et être financièrement autonome, mais j'y travaille activement. J'ai d'ailleurs écrit un texte ici ce mercredi sur la question de l'argent (que je vais développer) parce que je vois trop de femmes dans le même cas que moi. Et grâce à des textes comme le tien, ça me montre que j'ai raison de croire que c'est possible, et ça me donne la force de continuer pour que cette réalité devienne aussi la mienne, et celle d'autres femmes autour de moi. J'ai même envie de te proposer de ne jamais sous-estimer la force du témoignage qui se propage et de la motivation qu'il apporte.
Merci pour ces deux textes et ceux à venir, — oui je ne suis qu'une "jeunette" sur cette plateforme (de 53 balais :-D, :-D, :-D) et ce sont les premiers pour moi ici, après ton livre —.
Au plaisir de te lire davantage.
J'ai adoré Les Rivières de Mai Hua 🤩 et les 2 épisodes Tout sur nos mères. Mal de mère et Pardonner à nos mères sont dans ma pile. C'est un sujet crucial. Il est difficile de s'en prendre à nos mères tant les mères sont tenues responsables de tous les maux, le plus souvent à tord. Pourtant, leur violence détruit. Pour moi ce fut comme un enseignement : ma mère m'a appris à me faire du mal. Il m'a fallu du temps en thérapie pour retrouver le chemin vers l'envie de vivre. Aujourd'hui, je suis consciente, aussi, que la violence est un système dont les mères seules ne peuvent être tenues responsables. En France un enfant meure de ses parents tous les 5 jours. En Suède c'est tous les 2 ans. En tant que société, nous avons notre part de responsabilité. Ça n'empêche pas que je ne pardonne pas à ma mère. Je suis du côté de l'enfant.